Céline Huot nous livre son écriture en mouvement suite à la Nuit des Débats

Céline Huot, Artiste encline à la Philosophie nous livre un texte écrit tout au long de cette Nuit des débats à l’entrepôt Villette ce samedi 2 avril.

Elle l’a écrit à l’écoute de ce qui a été  dit et de ses propres réflexions. Elle nous précise que « ce texte ne se veut pas en terme d’article mais en tant que témoin d’une écoute intérieure et d’une écoute des paroles prononcées de ce soir-là. Une écriture en mouvement donc. »

Voici son texte :

Je n’étais pas venue ici pour vous donner accès à qui je suis, serais mais pour répondre à un Appel. Cet Appel a été nourri par notre thématique « Le pouvoir d’inventer » mais surtout par cette Urgence immense qui ne permet plus aucune promotion, qui demande une humilité afin d’arrêter de vivre « de ce dont on meurt » (Ptahotep, -2400 av. notre « ère »).

 Il y a des sujets qui lorsqu’on souhaite s’y plonger tout(e) entièr(e) nous offre parfois toute leur opacité. C’est ce qui m’est arrivé ici, toute enthousiaste que j’étais de m’interroger, de débattre avec vous sur ce fabuleux pouvoir, que nous avons, nous, être fini, à pouvoir inventer. Il promet tous les possibles, toutes les ouvertures, il promet toute la puissance de faire exister ce qui n’est pas.

Eh bien voilà : qu’est-ce donc qui n’est pas ? qu’est-ce donc qui ne fut pas ? et me voilà badant devant la fenêtre à espérer pouvoir l’ouvrir et y respirer un air nouveau. Puis j’ai tendu l’oreille et j’ai entendu murmurer tout doucement dans le vent, ce fameux vent qui siffle les jours d’hivers quand on est bien sage derrière la vitre à regarder le gris, et les arbres lutter pour ne pas rompre. Ce fameux vent qui déchaîne les flots des mers et des océans et que seuls certains hommes bravent. Ainsi dans le murmure ou dans la tempête, j’ai entendu les mots poétiques d’Hölderlin « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. ».

Ainsi, cette histoire que l’on se raconte d’inventer, non pardon, de pouvoir inventer devient très sérieuse. Elle engage tout l’être car comme l’horizon : une fois la chose inventée, elle est, ce n’est plus une invention, c’est une chose qui a été inventée. Insaisissable : inventer est un mouvement vers l’existence, un geste de l’homme qui rend possible ce qui n’est pas, qui tout comme l’horizon cette ligne imperceptible qui une fois fixée, devient mon premier plan et perd don essence d’horizon. Tout comme encore un horizon sans futur est inconcevable, une société sans invention l’est-elle ? L’horizon c’est la limite, la limite de notre champs visuel, c’est aussi ce qui nous sert à voguer. L’horizon, Les marins du monde s’y réfèrent depuis que la première barque a dû quitter un jour les côtes et s’aventurer vers l’horizon, tout en sachant donc « qu’il n’y a rien là et pourtant il faut bien s’appuyer dessus pour mesurer [sa] position dans l’espace ». C’est en effet le seul phénomène qui dépend de notre vue, de notre position dans l’espace.  Et le pouvoir d’inventer, n’est-ce pas un horizon de notre pensée, on sait qu’il n’y a rien encore là mais on s’attache à sa future existence pour s’élancer.  Que serait donc ce pouvoir d’inventer ? peut-il se limiter et à quoi ? vers quoi peut-il nous emmener ? Un horizon ne peut-il être que loin, comme l’avenir ? Un avenir à une seconde, un horizon à un pas. Une invention ne peut-elle qu’être que possible …. Un jour, une invention à chaque seconde, une invention à chaque pas.

Inventer, c’est trouver quelque chose, c’est peut-être, et je partirai de ce postulat, trouver une force qu’on appelle l’imagination. Et cette imagination, elle doit être créatrice, c’est-à-dire qu’on doit grâce et par elle réaliser le 1er quelque chose de nouveau. Est-ce à dire qu’on oublierait ce qui fut avant ? Mais comment savoir alors si l’on invente quelque chose, si l’on façonne, si l’on fait exister une chose nouvelle ? Inventer c’est concevoir. Mais pour concevoir une statue il me faudra bien ce bloc d’argile, et celui-là vient bien de la terre, il a lui-même été façonné, prêt à prendre forme. Alors si notre histoire, nos racines, nos mythes, notre somme de connaissance était notre bloc d’argile ?

Ah et c’est là que je commence à comprendre comment ouvrir cette fenêtre qui me fait de l’œil. D’abord, il s’agit de trouver ce bloc d’argile, pour pouvoir être assez haute et atteindre la fenêtre. Et si je ne le trouve pas et bien c’est facile je l’imaginerai. Il aura la forme que je souhaite et les couleurs qui pourront me porter vers le monde. Eh oui, car l’imagination est une faculté qui nous vient du fin fond des âges, c’est notre héritage le plus cher. Un des premiers usages du mot imagination nous vient du père Benoit de Ste Maure, il dit en 1179 que c’est « une image venant dans un rêve. ».

Notre mission à nous serait peut-être bien d’inventer dans ce qu’on appelle notre réalité ? Réalité que nous construisons à la somme de nos visions. C’est notre regard qui fait le monde, et notre écoute qui nous le rend présent.

Et puis il y a les difficultés et les dangers. Eh oui car trouver quelque chose c’est le découvrir ou le créer de toute pièce, le transformer aussi. Attention alors l’acceptation, l’emploi négatif qu’on pourrait apposer à l’imaginaire. Il ne s’agit pas de feindre il s’agit d’incarner. On feindrait un certain idéal de la politique mais force est de constater que cette vie en société on la traverse ensemble, tous les jours, quotidiennement.

Alors quel crédit apporter et à quoi l’apporter. Et si la clé c’étaient l’authenticité, une certaine sincérité, allez osons le terme, une certaine éthique qui nous emmènerait par la force des images vers une utopie. Certes ce lieu n’existe pas encore mais n’y a-t-il pas une responsabilité commune à tendre cers ce lieu plus tôt que de se restreindre à une réalité toute faite et sans nouvelles images ?

A propos d’image et pour bannir de nos esprits ce mépris condescendant que l’on rencontre parfois à l’endroit de l’imaginaire. L’idée d’image comme décoration est neuve dans l’histoire de l’humanité. L’image était réalité, l’image est ce qui nomme et nommer c’est faire, rendre réel.

Le pouvoir d’inventer par le prisme de l’imagination c’est autant découvrir, révéler la nature cachée que de partir de cette nature pour en imaginer, en inventer autre chose.

 

Suite à différentes lectures dans ma réflexion, j’ai été amenée à penser que l’imagination, si tant est que nous lui reconnaissions une parenté avec l’invention, a ceci de commun avec ce qu’on nomme « le possible » à savoir l’infini. Il n’y a pas de borne ni en bien ni en mal. Et c’est là que notre vigilance doit s’accroître car le tiraillement que nous ressentons, nous être fini, jeté dans ce monde peut être terrible. Et puis vient cet antique débat, la finalité de notre existence est-elle le bonheur ? j’aimerai affiner quelque peu la question : le bonheur doit-il être absolument la finalité de notre existence ? Peut-être faut-il accepter l’idée de renoncer un peu à ce bonheur, de gagner en lucidité pour permettre d’autres possibles. Quand on vit dans un monde injuste, le nôtre aujourd’hui, ne faudrait-il pas sacrifier un peu de sa félicité pour construire une vision qui nous viendrait peut-être de nos rêves d’un monde plus juste et plus heureux pour tous. Nous n’en n’avons pas fini avec nos paradoxes. Tout comme le bloc d’argile, si on en prend pas soin, si on ne l’entretien pas en l’irriguant régulièrement, il s’asséchera, s’effritera et on ne pourra plus rien en construire. Ainsi que société dans laquelle nous vivons. Nous sommes ce bloc. Et si nous laissons certains se croire ailleurs, ou pire si nous les rejetons.  Avec de l’argile, on peut construire les armes qui peuvent nous détruire. Pourtant nous venons du même terreau. D’où venez ces jeunes gens ayant commis les attentats qui nous ont endeuillé partout dans le monde : de leurs propres pays nons ? de leurs propres terreaux ? Comme vient de le dire si bien Ulrich Ngoua : la sécurité, ce n’est pas la technique qui nous la donnera, la sécurité elle est dans l’Autre.

C’est donc ici que j’ouvre ma fenêtre à la recherche de la rareté. Non, je n’y construirais pas un mur, je vais me hisser, et je vais aller voir, je vais peut-être même sortir ma tête, dans la tempête, je vais arrêter d’être sage à écouter le vent, je vais y prendre part pour en créer une force, une force d’action. J’agis, l’imagination au service de l’invention est un bien précieux, elle est là la rareté. Il faut savoir faire preuve de courage pour déformer ce que l’on voit, ou ce que l’on nous présente, ce que l’on perçoit, il faut faire preuve de courage pour en faire autre chose. Il faut agir vers cette nouvelle réalité que l’on veut sienne.

Tiens, voilà que j’ai entendu Hugo « Aimer, c’est agir ». Devise portée chaque jour par Laurent Schuh et Litana Soledad, aussi solaires que leurs actions.

Et moi je dis il faut faire de notre avenir un fleuve à renouveau. Nous entrons et nous n’entrons pas dans le même fleuve siffle un vieux sage.

 

Bon finalement tout ça pour dire quoi ? pour dire que le pouvoir d’inventer est à prendre et que ce n’est pas une mince affaire. On arrive aujourd’hui à une espèce de chaos, une confusion générale donc, mais le chaos ça veut dire quoi en fait : c’est la création avant séparation et arrangement pour former un nouveau monde. C’est donc le moment de décider, de faire un choix. On a un mot qui signifier cela, qui n’a pas toujours été synonyme d’angoisse. J’ai nommé : la crise. La crise, c’est ce qui sépare, ce qui distingue, c’est la faculté de distinguer pour Sénèque. Ce mot crise on nous le met à toutes les sauces. Et moi j’ai envie de le confronter à notre pouvoir d’inventer, à notre pouvoir d’agir face aux crises, et j’en appelle à Hugo, pour nous rappeler que nous sommes confrontées à :

  • Une crise sociétale : ce fameux vivre ensemble citation : « Ce commencement de fraternité qui s’appelle la tolérance »
  • Nous sommes confrontées à une crise sociale : et je cite : « Égalité, liberté, aspiration et respiration du genre humain. Cela posé, il est étrange d’entendre raisonner sur les libertés accessoires et sur les libertés nécessaires. »
  • Nous sommes confrontées à une crise politique : je dis qu’il désinvestissement de nos territoires pour un surinvestissement de la scène médiatique et je cite : « Deux grandes choses m’appellent. La première, la République. La seconde, le danger. Je viens ici faire mon devoir. Quel est mon devoir ? C’est le vôtre, c’est celui de tous. » Et j’entends au moment où j’écris ces lignes Julien Rajaoson : Quel parti aujourd’hui nous indique clairement quelle sera sa ligne directrice en terme de politique internationale ? Avons-nous été consulté pour les politiques d’ingérence, non pardon « d’intervention » au Mali, en Syrie, etc. ?
  • Nous sommes confrontées à une crise artistique : ce qu’on attend aujourd’hui ce n’est pas un art décoratif, c’est un art de l’engagement, la création est notre géniale liberté et je cite « Tout est sujet ; tout relève de l’art ; tout a droit de cité en poésie (…) le poète est libre. » « en art point de frontière »
  • Nous sommes confrontées à  une crise philosophique : les grandes questions se perdent, on se perd dans le comment sans plus savoir dire pourquoi , et je cite « Penser, voilà le triomphe vrai de l’âme. »
  • Nous sommes confrontées à  une crise du monde :et je cite « Nous aurions une âme et le monde n’en aurait pas ! L’homme serait un œil ouvert au milieu de l’univers aveugle ! Un œil ouvert ! Et pour voir quoi ? Le néant ? »

Laissez les enfants vivre, laissez l’amour advenir…. Litanie du grand poète syrien Rênas Noyz parmi nous ce soir qui de sa douleur nous offre son appel.

Tout cela pour dire enfin à travers toujours les mots de notre Vecteur: « Avant une république, ayons une chose publique car « Il y a le possible, cette fenêtre du rêve ouverte sur le réel. »

On a parlé de bascule. Oui aujourd’hui, on est au sommet de la bascule, et ce n’est pas un endroit où l’on peut rester indéfiniment. Il nous faut nous déplacer. Le problème c’est que d’un côté on a ce qui pourrait vite être encore plus du côté « obscur » de la force et de l’autre, cela pourra être plus clair selon ce qu’y on pourrait y inventer. Mais si on s’y précipite comme ça on fera projeter une partie de l’autre côté-là dedans : vous voyez le système de bascule non ?

Notre bascule elle s’est construite dans cette quête perpétuelle de la soumission de la nature, en quête de suprématie humaine, sous couvert d’humanisme, nous avons perdu l’homme. Nous voyons les pensées de nos sages ancestraux comme des monuments délaissés alors qu’ils nous parlent de nous aujourd’hui. Il ne s’agit pas de défendre l’inhumain mais bien au contraire de ne plus considérer l’humain comme un objet parmi d’autre, de réinterroger son être au monde. Il ne s’agit plus de manipuler notre monde mais de le réinventer. « Je est un autre », soit mais nous sommes chacun des volontés donc soit on y va quand même, fuck off pourrait-on dire soit on saute délicatement en dehors de cette bascule, on la regarde d’un autre point de vue et on l’observe. Et là peut-être qu’on pourra voir que cette bascule on peut la stabiliser, l’équilibrer et en faire une première planche à quelque chose de nouveau. La fondation de notre pouvoir d’inventer. Mais il va falloir définitivement AGIR. Le pouvoir d’inventer doit être le fondement de notre action.

J’avais prévu de laisser ma Murmureuse, Lady Esther Stanhope, nous piocher un de ses poèmes ce soir et de le murmurer à tous. Mais, j’ai entendu sa petite voix. Tu vois ? Dis tu vois pourquoi j’ai fini par me taire ? pourquoi j’ai voulu prier pour le monde, seule, loin mais avec tous. Tu vois ? Je ne sais si j’ai vu comme elle mais j’ai entendu, oui.

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