‘Ça va mieux en le disant

Chronique de Claude Frisoni sur Le Jeudi

affiche-dnpa-montreuil-mailDimanche dernier, c’était le 215e anniversaire de la naissance de Victor Hugo. C’est pour ça que vous n’avez pas travaillé dimanche dernier. Pour ma part, je n’ai pas travaillé parce que je suis une feignasse qui pompe les caisses de retraite au lieu de contribuer à la prospérité de l’Europe. Encore récemment, des crânes d’œuf de la Commission nous ont expliqué que même si les caisses de pension luxembourgeoises sont pleines, il faut repousser l’âge de départ à la retraite dans ce pays qui est un mauvais exemple pour toute l’Europe. Je vous avais un jour expliqué comment les employés de l’OCDE, qui recommandent chaque matin d’allonger le nombre d’annuités et de baisser le montant des pensions, donnent l’exemple. Voici, pour rappel, le règlement de cette indispensable institution: «Les agents peuvent prétendre, après au moins dix ans de service, à une pension s’élevant à 2% de leur dernier traitement de base par année de service, jusqu’à un montant maximum de 70% après trente-cinq ans de service.» Vous avez bien lu: 70% du traitement après trente-cinq ans! Voilà, voilà.

Pour ma part, l’oisiveté étant mère de tous les vices, j’ai profité de cette journée de repos totalement imméritée pour aller jusqu’à Montreuil, dans la banlieue parisienne, assister à un meeting électoral. Enfin, une sorte de meeting… Car si l’oisiveté engendre beaucoup de choses peu avouables, elle n’en rend pas pour autant fou. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour aller, anonyme dans la multitude, crier à un type que je ne connais pas que je vais voter pour lui. A quoi bon? Il se doute bien, le type, que les gens qui sont dans la salle vont voter pour lui. Autrement, ils seraient restés chez eux. Ça sert à quoi, un meeting électoral ? Sinon à dire à des convaincus ce qu’ils ont envie d’entendre et à laisser ces convaincus crier à l’orateur ce qui lui fait plaisir?

cabaret-claude-frisoniCabaret Citoyen Hu ! Go ! For Ever à la Parole Errante de Montreuil le 26 février 2017 (on aperçoit Claude Frisoni sur la droite) crédit photo Céline Huot

En fait, je suis allé soutenir le seul candidat qui mériterait qu’on vote pour lui, mais pour lequel il sera impossible de voter. Car le code électoral interdit à quelqu’un qui est mort depuis cent trente-deux ans de se présenter à une élection. Scandaleuse discrimination. Victor Hugo, puisqu’il s’agit de lui, n’était pas présent physiquement. Mais, miracle de la poésie, il était bien là, habitant littéralement le comédien Laurent Schuh, qui s’est lancé dans cette merveilleuse aventure: faire entendre la parole du génie, qui nous parle comme aucun de nos contemporains. Sauf peut-être Mélenchon, qui ne manque jamais une occasion de citer Totor. Et que nous a dit Hugo, par la voix, le corps et le talent de Laurent Schuh? L’indispensable. «Demain ne peut attendre!» Il nous a rappelé le devoir des poètes, penseurs, artistes! Répéter inlassablement que «l’utopie est la vérité de demain». Et les mots de Victor Hugo résonnaient curieusement, en ces jours où la bêtise et la haine veulent imposer leur loi de la jungle à nos sociétés. A l’époque où Hugo combattait la misère économique et la misère intellectuelle, on traitait les plus démunis de canailles. La canaille, c’était ces gens parfois inquiétants, désocialisés, en marge, fréquentant la misère et la privation. Des gens peu recommandables, certes, mais qui n’avaient jamais été recommandés par personne. Ni pour apprendre, ni pour savoir, ni pour travailler. Bref, exactement ce que certains nomment aujourd’hui la racaille.

En quelques décennies, le mot a peu changé. Canaille – racaille. Remplaçant simplement dans le texte de Hugo, le mot tombé en désuétude par le mot moderne, Laurent Schuh a fait entendre ce que nous disait Victor Hugo: «Le poète sacrifie à la racaille.» Si quelque chose est grand, c’est cela. «Sacrifie à  »la racaille », ô poète! Sacrifie à cette infortunée, à cette déshéritée, à cette vaincue, à cette vagabonde, à cette va-nu-pieds, à cette affamée, à cette répudiée, à cette désespérée, sacrifie-lui, s’il le faut et quand il le faut, ton repos, ta fortune, ta joie, ta patrie, ta liberté, ta vie. La racaille, c’est le genre humain dans la misère. La racaille, c’est le commencement douloureux du peuple. Tends-lui l’oreille, la main, les bras, le cœur. Fais tout pour elle, hormis le mal. Elle souffre tant, et elle ne sait rien. Corrige-la, avertis-la, instruis-la, aide-la, élève-la. Mets-la à l’école de l’honnête. Fais-lui épeler la vérité, montre-lui la raison, cet alphabet, apprends-lui à lire la vertu, la probité, la générosité, la clémence. Tiens ton livre tout grand ouvert. Sois là, attentif, vigilant, bon, fidèle, humble. Allume les cerveaux, enflamme les âmes, éteins les égoïsmes, donne l’exemple. Les pauvres sont la privation; soit l’abnégation. Enseigne! Rayonne! Ils ont besoin de toi, tu es leur grande soif. Apprendre est le premier pas, vivre n’est que le second. Sois à leurs ordres, entends-tu? Que la civilisation ait une reine, la liberté, et que l’ignorance ait une servante, la lumière».

capture-decran-2017-03-06-a-11-53-49Manifeste « Demain ne peut attendre » porté en tribune par Laurent Schuh  & le violoncelliste Marc Lauras – Crédit photos : Céline Huot

Bouleversés par la puissance du message transmis par Laurent Schuh, au lieu de taper dans nos mains en scandant des mots aussi sensés que ceux d’une tribune de supporters un jour de match de coupe, nous nous disions que s’il est patrimonial, Victor Hugo n’est pas consensuel et que s’il ne devait rester qu’un seul candidat, il serait celui-là.

Evènement d’éclairage public à la Parole Errante de Montreuil le 26 février  –  crédit photos Zazoum Tcherev
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